Dans un monde parfait, nous ne cultiverions que des croyances positives sur les autres et sur nous-mêmes, qui nous permettraient de faire face aux épreuves de la vie armés de ce que nous avons de meilleur. La vérité, pourtant, c’est que bien souvent nous mettons un genou à terre face aux épreuves de la vie, qui nous font nous remettre en question (voire tout remettre en question), et nous commençons à douter de nos capacités, de la bienveillance des autres à notre endroit, et de notre aptitude à faire face à l’adversité. Si le miroir déformant qui ne nous fait voir la vie qu’en rose est une utopie, celui qui nous fait voir la vie en gris n’est pas plus réaliste. En revanche, il est beaucoup plus destructeur : pour l’estime de soi, pour la réalisation de nos projets en général et la construction de notre trajectoire personnelle et professionnelle en particulier. Prenons l’exemple de Rémi, Directeur Artistique âgé de 35 ans, qui vient de traverser un épisode de burnout déclenché par une situation de harcèlement moral au travail. Rémi est un homme consciencieux, perfectionniste, et très reconnu dans son métier. Il a par ailleurs toujours été heureux dans son couple. Alors qu’il avait, selon ses propres termes, tout pour être heureux, Rémi a sombré dans un état dépressif avancé : perte d’envie, d’énergie, de motivation pour son métier qu’il avait toujours adoré jusqu’ici, incapacité à se mettre au travail, et rumination continue de pensées négatives telles que « je ne suis pas à la hauteur », « je suis en train de rater ma vie », « je suis un bon à rien ». Comment Rémi en est-il venu à adhérer à ce type de croyances ? Et comment a-t-il pu s’en extraire ? Ce sont ces questions auxquelles je vais tenter d’apporter quelques éléments de réponse dans cet article.

 

L’origine de nos croyances

Nos croyances correspondent à l’histoire que nous nous racontons, à notre « petite voix intérieure » qui nous fait interpréter un événement avec une signification, une lecture, une évaluation qui nous sont toutes personnelles. Les mêmes faits peuvent ainsi être interprétés d’autant de manières différentes qu’il y a d’individus sur terre. Il existe une métaphore que j’aime à partager sur ce sujet, la métaphore des « Deux loups » :

Un soir, un vieux Cherokee parle à son petit-fils de la bataille qui fait rage en chacun de nous.

- Mon petit, dit-il, c’est une bataille entre deux loups. 

Le premier est mauvais. Il est la colère, l’envie, la jalousie, le regret, l’avarice, l’arrogance, l’apitoiement sur soi-même, le ressentiment, l’infériorité, le mensonge, l’orgueil, la supériorité et l’ego. 

Le second est bon. Il est la joie, la paix, l’amour, l’espoir, la sérénité, l’humilité, la vérité, la gentillesse, la bienveillance, l’empathie, la générosité, la compassion et la foi.

Le petit garçon réfléchit une minute puis demande : 

- Lequel des deux gagne ?

Le vieux Cherokee répond simplement :

 - Celui que tu nourris.

Métaphore des "deux loups" sur les croyances

Le piège des croyances limitantes

 Piège #1 : confondre croyances et réalité factuelle

Le piège dans lequel nous tombons trop souvent est de prendre nos croyances pour la seule et unique réalité. Alors que la seule réalité qui vaille ce sont les faits, et non l’histoire que l’on s’en raconte. La question magique à se poser est « Qu’est-ce qui est vraiment là ? », sous-entendu, « De quoi avons-nous la preuve irréfutable ? ». Le reste n’est que conjectures, suppositions, interprétations qui, dans le fond, ne parlent que de nous et de notre état intérieur. A prendre nos croyances pour la réalité, nous risquons de faire des généralisations abusives, et de prendre la partie pour le tout, la carte pour le territoire…

Passe encore quand celles-ci sont au service de nos projets. Par exemple, dans le cas de managers qui pêchent parfois par excès de confiance en soi, la croyance « Je suis le meilleur, je vais assurer une fois de plus cette intervention » est une croyance dite « ressource » car elle leur permet d’avancer. En revanche, dans le cas de personnes comme Rémi qui souffrent d’un déficit de confiance en elles, la croyance « Je ne suis pas à la hauteur, les autres me jugent et me trouvent nul » est une croyance dite « limitante » qui freine voire empêche complètement la réalisation de ses objectifs. Et qui alimente des émotions négatives comme l’anxiété, la peur voire une forme de colère envers soi-même. On dit d’ailleurs que les émotions sont constituées de 20% de situation réelle, et de 80% de croyances/discours intérieur : autant dire que nos ruminations négatives ne sont pas sans effet sur notre état émotionnel !

 

Piège #2 : alimenter nos croyances limitantes

Un autre piège lié à ces croyances est qu’elles ont une fâcheuse tendance à s’auto-renforcer : plus on croit à quelque chose, plus on va retenir et sélectionner les informations qui viendront confirmer cette croyance et occulter celles qui seraient au contraire plutôt de nature à l’infirmer. Car notre cerveau, qui fait des tris sélectifs, fonctionne en boucle réflexive : gare aux croyances qui s’y logent car, une fois installées, elles ne sont pas près d’en être délogées…

Boucle réflexive des croyances

 

Alors comment se débarrasser de nos croyances limitantes ?

Tout d’abord, identifier nos croyances limitantes

Déjà, commencer par les identifier, en se posant la question suivante : « Qu’est-ce que j’ai tendance à me répéter, en boucle, sur moi-même, qui contribue à me donner une piètre image de moi ? ». Cela permettra d’isoler les croyances limitantes « réflexe » : c’est-à-dire celles qui opèrent spontanément quand on ne prend pas le temps de les décortiquer, de les nuancer, bref de les filtrer.

Dans son ouvrage La semaine de 4 heures, Tim Ferriss nous livre une anecdote irrésistible qui en dit long sur le pouvoir des croyances limitantes :

(…) Ma conférence à l'Université de Princeton venait de se terminer dans l’enthousiasme général. En même temps, je savais que la plupart des étudiants, une fois sortis, feraient rapidement le contraire de ce que je préconisais. La plupart d'entre eux finiraient par travailler 80 heures par semaine comme gratte-papiers bien rémunérés, à moins que je ne parvienne à prouver que les principes vus en classe pouvaient être appliqués dans la vraie vie. D'où l’idée du défi. J'ai en effet décidé d’offrir un billet aller-retour n'importe où dans le monde à quiconque pourrait relever un "défi" indéfini de la manière la plus impressionnante possible (en termes de résultat et de mode opératoire). Je leur ai dit qu’ils pouvaient venir me voir après les cours si cela les intéressait, et près de 20 étudiants sur 60 sont venus. Le challenge a été conçu pour tester leurs zones de confort tout en les forçant à utiliser certaines des tactiques que j'enseigne. C'était la simplicité même : Communiquez avec trois personnes apparemment impossibles - J.Lo, Bill Clinton, J.D. Salinger, je m'en fiche - et demandez à au moins une personne de répondre à trois questions. Sur 20 étudiants, tous alléchés à la perspective de gagner un tour du monde gratuit, combien ont relevé le défi ? Très exactement.... zéro. Pas un seul. Il y avait beaucoup d'excuses : "Ce n'est pas si facile d'amener quelqu'un à...." "J'ai un gros devoir à rendre, et..." "J'aimerais bien, mais je ne peux pas...."

Il n'y avait qu'une seule vraie raison, cependant, répétée encore et encore dans des mots différents : C'était un défi difficile, peut-être impossible, et les autres étudiants les surpassaient. Comme ils ont tous surestimé la concurrence, personne n'est venu. Selon les règles que j'avais établies, si quelqu'un ne m'avait envoyé qu'une réponse illisible d'un seul paragraphe, j'aurais été obligé de lui remettre le prix. Ce résultat me fascinait et me déprimait. L'année suivante, le résultat a été tout à fait différent. J'ai raconté la mise en garde ci-dessus et 6 sur 17 ont terminé le défi en moins de 48 heures. La deuxième classe était-elle meilleure ? Non. En fait, il y avait des élèves plus compétents dans la première classe, mais ils n'ont rien fait. Une puissance de feu phénoménale mais pas de doigt sur la détente (…)

Tout cela, à cause d’une croyance limitante « Les autres sont meilleurs que moi » qui s’est avérée, on le voit dans cet exemple, on ne peut plus erronée.

Ensuite, s’interroger sur le « côté pile » de ces croyances limitantes

Pourtant, personne ne cherche consciemment son malheur. Alors comment expliquer que ces croyances limitantes persistent et se logent au fond de nos actions quand on préférait pourtant souvent s’en débarrasser ?

En réalité, si nous avons décidé de les adopter à un moment donné, c’est parce que nous y trouvions une dimension positive, un « côté pile » en quelque sorte. Que nous permettent-elles ? De quoi nous protègent-elles ? En étant capable de répondre à ces questions, nous serons en mesure de trouver des alternatives à ces croyances qui nous permettront de garder le bénéfice de la croyance tout en se délestant du coût émotionnel exorbitant associé. Dans le cas de Rémi, prendre conscience que sa croyance « Je ne suis pas à la hauteur » était une manière d’aller chercher toujours plus d’idées pour proposer des créations toujours plus originales et innovantes lui a permis de choisir de conserver cette exigence mais au travers d’une croyance alternative beaucoup plus constructive que « Je ne suis pas à la hauteur » qui laisse peu d’espace à l’auto-congratulation…

Réactualiser nos croyances limitantes

Il est par ailleurs indispensable de prendre le temps de les (re)questionner, à la manière de Byron Katie qui, dans son travail intitulé « The work », propose de les triturer au travers de 5 questions jusqu’à mettre le doigt sur la croyance la plus juste à conserver :

  1. Est-ce que c’est vrai ?
  2. Pouvez-vous absolument savoir que c’est vrai ?
  3. Comment réagissez-vous, que se passe-t-il quand vous croyez cette pensée ?
  4. Qui seriez-vous sans cette pensée ?
  5. Retournez cette pensée : est-ce aussi vrai ou plus vrai ? (à l’opposé / vers soi-même / vers l’autre)

La croyance ainsi obtenue sera bien plus nuancée et donc plus juste que la croyance réflexe initiale. Elle générera de fait des émotions moins radicales et plus appropriées que la croyance réflexe initiale. Cette croyance plus juste permettra de porter un regard plus objectif sur la situation, et d’identifier de nouvelles croyances ressources plus porteuses pour la réalisation de nos objectifs. C’est ainsi que Rémi, à force d’introspection, a fait émerger la croyance ressource suivante : « Je suis un bon Directeur Artistique. J’ai de solides atouts et je suis exigeant dans mon travail, ce qui me rend digne de confiance. »

Cultiver nos nouvelles croyances ressources

Après, charge à nous de cultiver ces nouvelles croyances ressources. En veillant à identifier et retenir chaque jour les éléments qui viendront étayer et finalement renforcer ces nouvelles croyances. Une autre manière de décliner les « 3 kifs par jour » préconisés par Florence Servan Schreiber.

 

Comme vous pouvez le constater, nos croyances ne sont pas des fatalités. Nous avons prise dessus. Encore faut-il le vouloir, et avoir le courage d’accepter de remettre en question les bénéfices de certaines croyances limitantes pour leur substituer des croyances ressources et jouir à la fois d’une plus grande vitalité et d’une plus grande sérénité. Bizarrement, il est souvent plus confortable et facile de ne pas réactualiser ses croyances, de rester dans une position de victime, et de ne rien toucher à court terme. Mais un tel renoncement ne peut que s’avérer extrêmement coûteux sur le long terme. Alors, à quelle croyance limitante allez-vous vous attaquer ? Et comment pourriez-vous, en tant que manager, aider les personnes de votre équipe à détrôner leurs croyances limitantes au service de croyances tremplin pour leurs projets individuels et collectifs ?

Valérie Behar