On associe souvent à la notion de vocation une dimension quasi-mystique. Ce terme n’est-il pas d’ailleurs employé la plupart du temps pour désigner des personnes qui ont fait le choix d’entrer en religion ou d’œuvrer pour de grandes causes ? Car dans l’imaginaire collectif, la vocation est communément associée à une forme de ferveur, d’engagement total et inconditionnel, bref de dévouement à quelque chose de « plus grand que soi ». On parlera ainsi volontiers de vocations exemplaires comme celles de Mère Teresa ou de l’abbé Pierre, de Gandhi ou encore du Dalaï Lama. Pourtant, la vocation n’est pas l’apanage des grandes figures mystiques : elle désigne tous ceux qui ont su trouver l’alignement entre leurs aspirations profondes et leur engagement au quotidien. Le fait qu’il y ait beaucoup d’appelés pour (trop) peu d’élus ne signifie pas qu’il faille avoir été touché par la grâce pour goûter à ce privilège. C’est à la fois bien plus simple et bien plus complexe que cela. Plus simple, car il ne tient qu’à nous de faire le nécessaire pour construire une trajectoire professionnelle congruente par rapport à nos aspirations profondes. Ouf, c’est donc bien entre nos mains, et non entre celles d’une divinité quelconque que cela se décide ! Plus complexe, parce que cela ne se produit pas non plus par hasard, et que cela suppose un savant mélange d’introspection, d’intégrité et de courage. Or il est parfois plus confortable de se laisser porter - voire dans certains cas dériver - que de (re)prendre soi-même la barre… Mais à quel prix ? Quand notre épanouissement professionnel est en jeu, compte tenu de la part significative qu’occupent nos heures travaillées dans notre existence, c’est de notre Bonheur au sens large qu’il est question. Alors comment identifier et cultiver sa vocation ?

 

La vocation : un savant mélange entre satisfaction présente, sens à long terme et forces

D’après Tahar Ben Shahar, professeur à Harvard et auteur de l’ouvrage Happier dont je ne saurais que trop vous recommander la lecture, la vocation se situe à l’intersection entre la satisfaction présente, le sens à long terme et les forces d’un individu. C’est ce qu’il appelle le modèle MPS (Meaning – Pleasure – Strenghts). Un bon exercice consiste d’ailleurs à construire son propre modèle MPS, en identifiant les éléments constitutifs de chacune de ces 3 dimensions.

  1. Meaning = qu’est-ce qui fait sens pour moi sur le long terme ? A quoi de signifiant ai-je envie de contribuer ? Quelles sont les causes qui me parlent ?
  2. Pleasure = qu’est-ce que j’aime faire au quotidien ? qu’est-ce qui, dans mes diverses activités, me procure du plaisir, de la joie, du bien-être ?
  3. Strengths = quels sont mes points forts ? quels sont mes domaines d’excellence ? quelles sont les qualités que l’on me reconnaît ? qu’est-ce qui est facile pour moi et difficile pour les autres ?

 

Les écueils les plus fréquents

Ecueil # 1 : l’hédonisme

L’hédonisme se caractérise par la recherche d’un bénéfice présent au détriment du futur. Or sans but long terme, sans challenge, la vie n’a pas de sens. Mihaly Csikszentmihaly, qui décrit l’expérience optimale dans son ouvrage intitulé « Flow », affirme d’ailleurs que « les meilleurs moments arrivent généralement quand le corps et/ou l’esprit d’une personne sont tendus à l’extrême de ses capacités dans un effort volontaire pour accomplir quelque chose de difficile et qui en vaut la peine ». John Gardner, ancien secrétaire d’état américain à la santé, l’éducation et la sécurité sociale, souligne quant à lui que « We are designed for the climb, not for taking our ease, either in the valley or at the summit » (« Nous sommes conçus pour l’ascension, pas pour prendre nos aises, ce que ce soit dans la vallée ou au sommet »).

 

Ecueil # 2 : la course effrénée, que les anglosaxons appellent aussi « rat race »

La « rat race » se caractérise par la recherche d’un bénéfice futur au détriment du présent. Les « rat racers » se distinguent par leur incapacité à apprécier ce qu’ils sont en train de faire, et leur croyance fondamentale que lorsqu’ils auront atteint une certaine destination, ils seront heureux. Ce qui n’est au fond qu’un symptôme de notre culture du résultat, qui nous est inculquée dès notre plus jeune âge : si nous avons une bonne note, nous aurons un cadeau de nos parents... Nous apprenons ainsi à nous focaliser sans cesse sur le prochain but à atteindre plutôt que sur notre expérience présente et nous passons notre vie à viser un futur toujours insaisissable sans jamais nous satisfaire du présent. La société ne récompense en effet bien souvent que les résultats, pas le chemin parcouru. Ce qui peut avoir des effets dévastateurs, dont je ne citerai que les trois principaux.

Tout d’abord, cela peut nous amener à confondre le Bonheur avec le seul - et tristement éphémère - soulagement d’avoir atteint un but.

Ensuite, cela risque d’engendrer une insatisfaction chronique liée à la répétition de l’éternelle question : « Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? »

Enfin, cette approche nous incite insidieusement à valoriser davantage une dimension mesurable, matérielle, quantitative au détriment d’une dimension autrement plus qualitative (celle de l’épanouissement durable) qui, elle, ne s’évalue pas en ces termes. Ainsi risque-t-on de privilégier l’aisance matérielle, le prestige, etc… au détriment des émotions positives et du sens à long terme, plus difficiles à quantifier, qui sont pourtant les éléments constitutifs du Bonheur.

 

Ecueil # 3 : le nihilisme

Le nihilisme se caractérise par une absence totale de bénéfice, que cela soit au présent ou au futur. Le travail de Martin Seligman révèle à quel point il est facile d’apprendre à se croire sans défense, impuissant. Quand nous ne parvenons pas à atteindre le résultat souhaité, nous extrapolons souvent de cette expérience la croyance que nous n’avons aucun contrôle sur nos vies ou sur certains aspects de nos vies.

 

Pour résumer. Le rat racer souffre du « syndrome de l'arrivée » - la fausse croyance que l'atteinte d’une destination future souhaitée peut lui garantir un bonheur durable. Ce qui fait de lui un esclave du futur. L'hédoniste souffre du « syndrome du moment flottant » - la fausse croyance qu’une expérience continue de plaisirs ponctuels détachés d'un but futur peut garantir le bonheur. Pour lui, seul compte le voyage, pas la destination. Ce qui fait de lui un esclave du présent. Le nihiliste fait lui aussi un faux raisonnement, avec une mauvaise lecture de la réalité – il entretient la fausse croyance que peu importe ce que l'on fait, le bonheur n’est pas à notre portée. Il ne croit plus ni à la destination, ni au voyage : il est désabusé par rapport à la vie. Ce qui fait de lui un esclave du passé.

 

L’équilibre fragile à trouver : le bonheur

Un mélange de bénéfices présents et futurs

Le Bonheur se caractérise par un bénéfice présent et futur. Au lieu de se demander s’il convient d’être heureux maintenant ou plus tard, il vaut mieux se demander, comme le souligne Tal Ben-Shahar, « Comment puis-je être heureux maintenant ET plus tard ? ». Atteindre un bonheur durable suppose de savoir apprécier à la fois le voyage et la destination. D’où la définition que donne Tal Ben-Shahar du Bonheur : celle d’une expérience globale qui « mêle plaisir et sens profond ».

Comme l’écrit avec justesse Carl Jung : « La moindre chose qui ait du sens a plus de valeur dans la vie que la plus grande des choses qui en soit dénuée. »

Pour trouver un sens à nos vies, nous devons choisir nos objectifs en fonction de nos propres valeurs et de nos passions, plutôt que nous conformer aux attentes des autres. D’où l’importance de savoir isoler notre motivation intrinsèque par opposition aux motivations extrinsèques qui viennent de l’extérieur et qui ne pourront en aucun cas nous procurer la même satisfaction que celle, autrement plus intime et plus profonde, qui provient « de l’intérieur ».

 

Un subtil dosage à trouver

Attention cependant, car même si une activité nous procure un plaisir immédiat et fait sens sur le long terme, cela ne veut pas dire que nous serons heureux en ne faisant plus que cela. Notre capacité à apprécier différentes activités est limitée et unique. Charge à nous, donc, d’identifier les bonnes activités et le dosage approprié pour chacune d’elles qui nous procureront la meilleure qualité de vie. Et pour cela, rien de tel que le « test and learn » focalisé sur la qualité de notre expérience intérieure. En évaluant chacune de nos activités à la lumière du degré de bonheur qu’elle nous procure, nous sommes en mesure de déterminer la congruence (c’est-à-dire l’intégrité) entre nos valeurs-phares et notre manière de vivre notre vie. L’équation est simple : plus il y a congruence, et plus nous sommes épanouis.

 

L’indispensable ritualisation

Enfin, pour pérenniser les activités qui nous procurent ce mélange de satisfaction immédiate et de sens à long terme, il est indispensable de les ritualiser. Après tout, comme l’écrit Aristote, « Nous sommes ce que nous faisons de manière répétée. De fait, l’excellence n’est pas un acte, mais une habitude ».

D’après la psychologue Amy Wrzesniewski, on peut voir son métier de 3 manières différentes : comme un simple travail, comme une carrière, ou bien comme une vocation. Où le travail est considéré comme une tâche comme tant d’autres, la carrière comme une valorisation extrinsèque (à travers le niveau de revenu et les promotions successives) et la vocation comme une fin en soi. Dans ce dernier cas, on travaille davantage par plaisir que par devoir, et on perçoit son métier non plus comme une contrainte mais bel et bien comme un privilège. Ce qui fait écho à la superbe fable des casseurs de pierre attribuée à Charles Péguy : tandis que certains ouvriers peuvent voir leur travail comme une épouvantable corvée, d’autres verront le même travail comme une opportunité de faire vivre leur famille et les derniers se verront comme des bâtisseurs de cathédrale !

vocation

 

Au lieu de se contenter de « vivre avec » ce que l’on trouve seulement acceptable, nous devrions nous focaliser davantage sur ce que l’on trouve indispensable, « ce sans quoi on ne peut pas vivre », autrement dit ce qui est important pour nous, qui fait écho à nos valeurs et à notre motivation profonde. Là se trouve notre vocation… Et vous, en tant que manager, dans quelle mesure votre métier traduit-il votre vocation ? Comment pourriez-vous infléchir votre trajectoire professionnelle pour que celle-ci vous procure plaisir immédiat et sens sur le long terme ? Comment pourriez-vous aider vos collaborateurs à trouver eux aussi un alignement optimal ?

Valérie Behar