« On veut tout » : c’est le nom-slogan du site pour le moins « girly » wwww.onveuttout.com dédié à des femmes qui veulent réussir dans tous les domaines de leur vie. Même si cette quête a longtemps été davantage celle des femmes qui doivent assurer sur tous les fronts (notamment familial et professionnel), on conviendra qu’elle peut s’affranchir aujourd’hui de toute notion de « genre ». Ah ! La recherche de l’équilibre…Vaste sujet qui revient dans la bouche d’à peu près tous les managers et qui n’a pas fini de faire couler de l’ancre. Force est de constater qu’il est difficile de trouver un équilibre satisfaisant entre vie professionnelle et vie personnelle, la première ayant une fâcheuse tendance à prendre le pas sur la seconde.

Prenons le cas de Michael, 45 ans. Michael a une vie professionnelle bien remplie : il a gravi les échelons au sein de l’administration publique et s’est vu confier simultanément la responsabilité de deux gros projets archi-médiatisés et à fort enjeu. C’est par ailleurs le père dévoué de 2 adolescents et le Directeur engagé d’une association de bénévoles. Il y a 3 ans, essayant de mener de front tous ses engagements avec l’implication qu’on lui connaît, il a vécu deux burn-outs successifs qui l’ont profondément marqué, et pour lesquels il a été hospitalisé plusieurs semaines, et arrêté plusieurs mois. Pour ne pas risquer de revivre à nouveau la même chose, les mêmes causes produisant les mêmes effets, il a décidé de se prendre en main en faisant appel simultanément à 3 spécialistes :
- Un psychiatre, pour gérer l’accompagnement médicamenteux
- Un psychothérapeute, pour l’aider à gérer l’aspect privé
- Et un coach, pour l’accompagner sur l’aspect professionnel

Fort de ce soutien, qu’il qualifie lui-même de « tri-thérapie » de choc, il s’est senti à nouveau apte à reprendre son activité au bout de 6 mois, au début en mi-temps thérapeutique puis à plein temps. Depuis, il a changé d’univers professionnel, repris un poste à responsabilités, et constate aujourd’hui avec satisfaction qu’il a appris à devenir l’artisan d’un nouvel équilibre de vie, en dégageant du temps en conscience pour ce qui est important pour lui. Nous y reviendrons. Mais revenons d’abord sur quelques éléments constitutifs du déséquilibre initial.

La genèse d’un déséquilibre

Le burn-out fait souvent suite à une forme de surchauffe professionnelle : sur-sollicité, le manager ne parvient plus à suivre le rythme jusqu’à perdre complètement pied.

L’horreur du vide

A l’origine de cette sur-activité, on peut trouver de nombreux facteurs, mais celui qui revient le plus souvent, et Michael ne fait pas exception, c’est une sainte horreur du vide. Travailler à outrance permet en fait, à la fois de s’occuper et de se sentir exister, mais aussi bien trop souvent de combler un vide. Au fond, il est plus facile de se contenter de répondre à toutes les sollicitations au risque de finir par travailler à outrance, que de prendre le temps de se poser et de réfléchir à ce que l’on veut vraiment. C’est le fameux paradoxe entre le « Faire », et l’ « Etre ». En faisant plus, on se donne l’impression d’être davantage, alors que c’est souvent le contraire qui se produit en réalité (voir le petit film d’animation Rat Race) : le risque est grand de se disperser et de finir par perdre le fil de ce qui nous anime vraiment. Et à mesure que l’on s’éloigne de ce qui fait sens pour nous, c’est le risque de burn-out qui se rapproche…

Les écueils du perfectionnisme

Un autre facteur souvent mentionné est la tendance au perfectionnisme. Toute la littérature sur le sujet le confirme : le perfectionnisme accroît le risque de burn-out. Voir l’article du Huffington Post sur le sujet. La conscience professionnelle poussée à l’extrême a un prix lorsqu’elle se traduit par l’incapacité de se contenter de l’acceptable et la volonté systématique de viser l’excellence. Car quand la machine s’emballe, il devient de plus en plus difficile, voire impossible, de produire à la fois plus et mieux. Ce qui s’avère souvent très coûteux en estime de soi pour des personnes qui prétendent à la perfection. Perfectionnisme qui, poussé à l’extrême, s’accompagne souvent d’une difficulté à dire non, à déléguer et d’une surcharge d’autant plus probable que la charge individuelle s’en trouve alourdie. Le mécanisme à l’oeuvre n’est rien moins qu’un transfert de contrôle de l’individu vers sa tâche : au lieu de garder la maîtrise de la gestion de son temps en circonscrivant une tâche dans un temps limité, la personne perfectionniste a tendance à laisser ladite tâche prendre le contrôle et définir le temps à y consacrer. Au détriment d’autres aspects de sa vie souvent plus importants que la tâche en question. Je ne résiste pas à insérer ici un petit clin d’oeil à la fameuse bande dessinée d’Emma qui dénonce le problème de la charge mentale et qui illustre en quoi aller au bout de ses tâches professionnelles, notamment quand on est parent, tiendrait plus du luxe au détriment de sa vie de famille que de la prouesse. Grandir, de ce point de vue-là, c’est savoir prendre la décision, à la fois ferme et coûteuse, de ne plus laisser nos tâches nous contrôler, et de garder coûte que coûte la maîtrise de notre temps. Un coup dur pour le perfectionnisme !

Le risque de sacrifier le présent au profit du futur

Un dernier aspect qu’il me semble important de mentionner ici est celui de notre rapport au présent. Dans son ouvrage « How will you measure your life ? », l’universitaire américain Clayton Christensen décrit parfaitement ce phénomène, souvent à l’œuvre malgré nous dans nos vies. Il décrit notre tendance à sacrifier la qualité de ce qui se joue ici et maintenant dans le moment présent au profit d’un futur finalement très incertain. Et raconte notamment comment, au lieu de profiter du moment présent en consacrant du temps de qualité à ce qui comptait vraiment pour lui (il prend l’exemple de ses propres enfants), il a longtemps privilégié des longues journées de travail dans l’optique d’une lointaine et hypothétique progression de carrière. Or nous ne pouvons être certains que du présent…Et s’il est communément admis qu’il n’est pas bon de vivre dans le passé, le futur bénéficie quant à lui d’une meilleure image dans la mesure où il est porteur d’espoir. Nombreux sont ceux qui considèrent vertueux les sacrifices faits aujourd’hui dans l’espoir de lendemains meilleurs. Mais qui dit que, dans 20 ans, ces mêmes personnes ne repousseront pas encore leur bien-être présent au profit de lendemains qui chantent ? Et qu’au final, elles n’arrêteront jamais de courir, sans avoir jamais su profiter de l’instant présent ? Le risque est grand de ne pas savoir conjuguer pleinement sa vie au présent, et il y a un enjeu fort à savoir habilement doser le mix entre l’investissement dans le présent et l’investissement dans le futur...

L’important n’est souvent pas urgent, et l’urgent souvent pas important

Le problème sous-jacent auquel nous devons faire face est que l’important n’est souvent pas urgent, et l’urgent souvent pas important. Mettre systématiquement au premier plan des sujets professionnels à cause de leur caractère urgent (mais pas nécessairement important) au détriment de sa vie de famille (importante, mais pas urgente), c’est risquer de négliger l’important à court terme et de le mettre finalement en péril sur le long terme. Rentrer le soir pour passer du temps avec ses enfants n’est jamais urgent, et pourtant…à défaut de leur consacrer l’attention nécessaire, c’est toute une relation parents-enfants (souvent bien plus importante à nos yeux que notre carrière) qui peut être mise à mal sur le long terme. Et cela est bien plus difficile à rattraper après-coup qu’à cultiver au quotidien, à condition bien sûr de faire l’effort conscient de donner la priorité à ce qui compte vraiment.

La bonne nouvelle, c’est que prendre conscience de tous ces écueils est ce qui nous permet de les contourner. Car dans tous les cas, c’est nous qui sommes à la manœuvre, et artisans de nos choix. C’est ce que la « tri-thérapie » de Michael lui a permis de réaliser. Dont acte. S’il est aujourd’hui capable de mener sereinement de front tous ses combats, c’est parce qu’il a décidé de façonner sa vie de manière à la rendre plus conforme à ses aspirations profondes, plus équilibrée donc, et au final plus pérenne. Comment ? Nous allons voir quels sont les secrets d’un ré-équilibrage réussi.

Les coulisses du ré-équilibrage

Se poser la question du sens

Pour décider de l’orientation à donner pour ré-équilibrer sa vie, rien de tel que de revenir aux fondamentaux, en se (re)posant la question du sens : « qu’est-ce qui compte vraiment pour moi ? qu’est-ce que j’ai envie d’avoir accompli dans ma vie ? » … Des questions de ce type permettront de déterminer un cap, une orientation générale, une direction (bref, un sens !). Et de prioriser ses activités en conséquence. Dans le cas de Clayton Christensen, quand il a pris conscience que ce qui comptait pour lui avant tout était de réussir sa vie de famille, il a complètement revisité sa manière de travailler et de faire ses choix professionnels. Avec succès.
Michael a fait ce même cheminement, qui l’a conduit à revoir en profondeur son agenda hebdomadaire, et à ritualiser des temps de ressourcement (2 demi-journées/semaine protégées pour avancer sur ses dossiers de fond, 2h de sport et 1h de massage hebdomadaires, des plages de temps programmées pour ses enfants, des congés planifiés à l’avance…).  Sanctuariser ce qui est important et le faire passer avant tout le reste permet de protéger et de construire l’essentiel. La métaphore « Remplir le pot » est une belle manière d’illustrer ce point.

Améliorer sa productivité

Il ne s’agit pas pour autant de négliger ses performances professionnelles. Au contraire, l’idée est de renforcer sa productivité pour devenir plus efficace. Il existe pour cela des méthodes éprouvées, souvent très simples, qui permettent d’améliorer significativement sa productivité. Je pense notamment à la technique dite « du Pomodoro », conçue par Francesco Girillo et résumée dans cet article. Elle repose sur 4 grands principes :
1. Travailler avec le temps, pas contre lui
2. Éliminer le risque de burnout, en prenant des pauses courtes et planifiées pendant le travail pour éviter la surchauffe
3. Gérer les distractions (appels téléphoniques, courriels, messages Facebook ) en apprenant à les classer par ordre de priorité et à les planifier pour plus tard
4. Créer un meilleur équilibre entre vie professionnelle et vie privée en maximisant sa productivité sur les tâches prioritaires tout en profitant pleinement de son temps libre

Très simple à mettre en œuvre, cette méthode consiste à appliquer et répéter jusqu’à 8 fois dans une même journée la procédure suivante :
1) Choisir une tâche
2) Régler un minuteur sur 25 minutes
3) Travailler sur cette tâche jusqu' à ce que le minuteur sonne, puis cocher une case sur un outil de suivi
4) Faire une pause de cinq minutes (vous venez de terminer votre premier Pomodoro!); puis
5) Répéter les étapes 1 à 4 trois fois, puis faire une pause de 15 minutes.
Ce faisant, vous maximiserez votre productivité en tirant le meilleur des capacités de votre cerveau que vous aurez fait se concentrer sur un seul sujet à la fois pendant 25 minutes puis auquel vous aurez accordé une pause avant de refaire cette gymnastique plusieurs fois. Les neurosciences sont unanimes sur le sujet : c’est la meilleure manière de le faire travailler efficacement ! Cela suppose une bonne dose d’autodiscipline dans ce sens, mais qui vaut largement la peine en regard des bénéfices du processus.

Se respecter et fixer des limites

Nécessaire pour améliorer sa productivité, l’autodiscipline l’est aussi pour fixer des limites permettant, précisément, de limiter les risques d’épuisement professionnel. Qu’il s’agisse de limites horaires (pour terminer son travail à une heure décente), de limites en termes de disponibilité (pour protéger certains créneaux dédiés dans sa journée), ou bien de limites de tâches à accomplir (pour éviter le trop-plein), dans tous les cas, cela suppose, à un moment ou à un autre, de savoir dire non. Pas facile pour les perfectionnistes ultra-consciencieux, et pourtant nécessaire. Comme le dit le célèbre dicton « Qui trop embrasse, mal étreint » : à dire oui à tout, on risque de ne rien faire véritablement bien. Il est donc crucial de définir ses limites (en prenant le temps de se poser pour répondre aux deux questions suivantes : « qu’est-ce qui est acceptable pour moi ? », « qu’est-ce qui ne l’est pas ? ») et de les faire respecter. Et pour ceux qui auraient encore du mal à le faire, je recommande de se poser la question magique qui peut tout débloquer en recentrant le débat sur ce qui compte vraiment : « en disant non à cela, à quoi est-ce que je dis oui ? ». Pour revenir à Michael, s’il est aujourd’hui serein malgré sa charge de travail et ses différents engagements, c’est précisément parce qu’il a su reprendre le contrôle, dire non à certaines sollicitations et protéger des espaces pour lui. Ce que personne ne pouvait faire à sa place.

Et pourquoi pas modéliser ?

Si vous avez encore des doutes sur l’importance de continuer à cultiver cet équilibre dans les moments de forte pression, je vous invite à vous inspirer de ceux qui ont su résister à des pressions encore plus grandes. Steve Jobs, fondateur d’Apple, est le premier à affirmer que c’est précisément dans les moments où nous sommes le plus sous pression au plan professionnel qu’il faut veiller à cultiver ses autres domaines de vie, et que c’est ce qui l’a fait tenir, lui, sur la durée. Et ce malgré la tentation bien humaine d’au contraire mettre tout le reste entre parenthèses pour se consacrer corps et âme à ses urgences professionnelles. D’après vous, comment s’y prennent vos mentors, ceux qui vous inspirent, lorsqu’ils se retrouvent dans des situations similaires ? Et comment pourriez-vous vous en inspirer dans vos propres comportements ?

Que retenir de tout cela ? Pour moi, deux choses :
1. l’équilibre tant recherché entre vie professionnelle et vie privée n’arrive jamais par hasard, chacun de nous doit en être l’artisan, conscient, en veillant à mettre en cohérence ses désirs profonds avec son comportement au jour le jour
2. il existe de nombreuses façons d’œuvrer dans ce sens, mais toutes supposent de l’autodiscipline (pour fixer des limites) et de la détermination (pour éviter de se disperser)
Avancer dans sa vie professionnelle sans s’être posé la question de ce qui est vraiment important pour soi est donc risqué, car cela conduit tôt ou tard à la subir, parfois jusqu’au burnout, au lieu d’en choisir les modalités et de la rendre plus conforme à ses aspirations. Qu’en est-il de vous ? Accordez-vous le temps nécessaire à ce qui compte vraiment pour vous ? Etes-vous au clair avec les aspirations des personnes de votre équipe ? Et comment pourriez-vous, à votre niveau, aider vos collaborateurs à mettre en place les conditions d’un équilibre de vie satisfaisant ?

Valérie Behar